FI/SP/00

Lauréat du concours de la meilleure nouvelle

Jeux de demain

Patrice.Waridel@ipp.unil.ch, assistant à l'Institut de Pharmacognosie et Phytochimie, Uni-Lausanne

Armin ne put s'empêcher de contempler une fois de plus avec fierté le living-room qu'il s'était aménagé. Dans une cheminée des bûches se consumaient projetant de temps à autre une gerbe d'étincelles avec un craquement sonore. Une paroi était occupée par une immense bibliothèque remplie de livres aux superbes reliures. En face de celle-ci de hautes fenêtres laissaient entrer une douce lumière automnale éclairant des fauteuils, une table basse, un secrétaire et une haute armoire vitrée contenant une collection d'échiquiers. Tous ces meubles étaient en bois de noyer et reposaient sur un magnifique tapis d'Orient occupant presque toute la surface de la pièce. Trois portes discrètes lui permettaient d'accéder à sa chat-room qu'il aménageait en fonction de ses invités, au monde extérieur ou directement au Réseau. Il existait en outre une quatrième porte qu'il utilisait pour ses mandats spéciaux. S'approchant de la bibliothèque, il fit courir ses doigts le long des livres jusqu'à ce qu'il trouve son favori: L'île au trésor. Il tira l'ouvrage à lui, un cliquetis se fit entendre et une partie des rayonnages pivota pour être remplacée par une ouverture sombre. Armin jubilait comme à chaque fois qu'il utilisait ce passage secret. Il était tout particulièrement satisfait du grincement sinistre qui accompagnait le pivotement de la porte. Après avoir vérifié une dernière fois qu'il avait tous ses outils, il pénétra dans le passage.

*

Armin était arrivé sans encombre au coeur de la forteresse, le noyau informatique d'une start-up de haute technologie, en utilisant toute la panoplie de ses outils informatiques pour forcer discrètement l'entrée. Des agents primaires, des simples robots chargés du transfert d'informations, virevoltaient à une vitesse folle autour de lui sans lui prêter la moindre attention. Il voyait également quelques agents secondaires, responsables de la recherche sélective d'informations, à l'intelligence plus élaborée et avec des formes généralement tirées du monde animal actuel, fossile ou mythique, selon la fantaisie du programmeur. De temps à autre passait également une silhouette humaine représentant les personnes chargées de superviser le travail de ces agents. Les apparences choisies étaient également très diverses selon l'imagination ou plus souvent le manque d'imagination de leurs auteurs. Cela avait ainsi cessé depuis longtemps d'être un jeu de compter le nombre de fois où il avait vu Bill Gates ou Omer Simpson lors ses pérégrinations. Cependant cette liberté dans la diversité des formes, caractéristique de ces entreprises de haute technologie plus intéressées à la créativité de leurs employés qu'à leur apparence ou à leur humour, facilitait sa tâche puisqu'il avait pu se glisser dans la peau d'un agent secondaire sans trop se soucier de son apparence. Il avait ainsi pris la forme d'un Woppy, un petit animal ressemblant à un marsupilami et faisant actuellement fureur chez les enfants, dans la fourrure duquel apparaissait en filigrane la signature spécifique aux agents de cette société.

Il était occupé à copier consciencieusement les fichiers intéressant ses mandataires, quand un de ses détecteurs lui envoya un discret signal d'alerte dans son champ de vision. Il finit tranquillement son travail, puis passa dans un autre espace de stockage mémoriel. Il ne fallait en effet surtout pas réagir à l'entrée des nouveaux venus, dont l'activité numérique indiquait clairement la fonction d'agents de sécurité. Ils étaient en effet en principe invisibles pour les humains et agents travaillant en ce lieu, et le fait qu'il puisse les voir, grâce à un de ses programmes dont il était particulièrement fier, était un aveu de sa nature de pirate. Il s'agissait d'agents tertiaires, des programmes complexes avec une intelligence numérique élevée, dont l'apparence d'Alien sorti des mains de Giger était caractéristique du sens de l'humour douteux des informaticiens en général.

Un deuxième signal lui apprit qu'il était sondé, puis un troisième que son habileté n'avait cette fois pas suffi: il était découvert ! Un frisson d'excitation le parcourut. «Il va y avoir du sport» se dit-il, mais ses nombreuses années de jeu l'avaient aguerri. Il lança prestement une grenade qui explosa dans l'espace de stockage en libérant un nuage de 0 et de 1 parasites qui couvrirent sa fuite éperdue avec ses précieuses données.

*

Il sautait d'un site à l'autre aussi vite qu'il le pouvait, tel un hyper-funambule du Réseau. Il passa d'une entreprise vantant les vertus d'une méthode révolutionnaire pour maigrir rapidement et sans efforts, à un site porno vantant les vices de ses femmes, et arriva dans une église prônant l'abstinence et le détachement de soi. Mais ils étaient toujours sur ses traces. Il avait déjà été surpris qu'ils puissent le suivre à l'extérieur sur le Réseau, mais cette surprise se muait en inquiétude en se rendant compte qu'il n'arrivait pas à les semer.

Ce fut finalement avec stupéfaction qu'il s'aperçut en sautant sur le site d'une société de pompes funèbres qu'une partie de ses poursuivants l'avait précédé et lui bloquait le passage. Armin ressentit d'abord de l'admiration devant l'ingéniosité de la programmation de ces Aliens, qui avaient sans doute utilisé des algorithmes probabilistes de haut niveau pour déterminer son chemin de fuite le plus vraisemblable. Mais il était avant tout extrêmement frustré de devoir abandonner son alter ego avec ses fichiers, dont il espérait tirer un très bon prix, en sachant qu'il lui serait très difficile de pénétrer à nouveau dans leur système.

Résigné, il activa son code de sortie directe du Réseau, et s'aperçut avec étonnement, puis avec horreur qu'il ne fonctionnait pas: il était prisonnier du Réseau avec des créatures cauchemardesques fondant sur lui. «C'est impossible!» fut sa dernière pensée cohérente. Il s'ensuivit un maelström sans fin de sons et d'images en succession rapide qui agressèrent ses sens, l'étourdirent et lui donnèrent une terrible envie de vomir. Une sensation d'étouffement commença à l'envahir et sa panique devint totale. Puis il perdit conscience et fut déconnecté.

*

Armin reprit douloureusement conscience, affalé dans un fauteuil. Une terrible migraine pulsait sous son crâne. Il ouvrit péniblement les yeux et contempla en cillant les murs blancs éclairés par une lampe halogène. Sa main tâta prudemment sa tempe droite et désactiva complètement sa prise neurale. Se redressant, il entreprit alors d'ôter maladroitement de ses mains des fins gants reliés une console qui se trouvait à sa droite sur une table basse. C'est alors qu'il prit conscience de l'odeur et constata qu'il s'était vomi dessus. «Les salauds!» murmura-t-il en fermant à nouveau les yeux. «Heureusement que je n'avais pas de prise neurale complète, cela aurait été sûrement bien pire» songea-t-il ensuite. Les faits étaient clairs: il s'était fait surprendre en flagrant délit d'espionnage, avait fui, s'était fait rattraper et avait reçu ce qu'on pouvait appeler une monumentale raclée, efficace bien que virtuelle. Armin ne réussissait cependant pas à comprendre comment ils avaient réussi à désactiver son code de sortie directe. Mais il allait le découvrir. Il améliorerait ensuite sa stratégie et ses camouflages, et inventerait de nouveaux stratagèmes pour mieux protéger une éventuelle fuite. «J'ai perdu une bataille, mais la guerre ne fait que commencer» se dit-il avec confiance. Il semblait ignorer que cette guerre avait déjà débuté longtemps avant sa naissance, et se prolongerait certainement bien après sa mort.


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© FI spécial été 2000 du 5 septembre 2000