Le Document: Centre de l'Univers
par Jean-Jacques Dumont, SIC-Logiciels
Comme notre postmaster Collinet le souligne par ailleurs dans le présent numéro de votre mensuel préféré (rubrique Je communique ), la mode d'hiver dans le monde fou, fou, fou de l'informatique se tourne cette année vers le terme magique d'Intégration, qui complète avec bonheur la palette des autres vocables porteurs déjà exploités: système ouvert, client-serveur, orienté-objets.
Si la réponse tenait en une phrase, cet article n'aurait pas lieu d'être.
De façon générale, nous parlons d'intégration d'applications jadis distinctes partageant un attribut commun: celui de correspondre à l'un ou l'autre aspect du cycle de vie du document, ramené brusquement au centre de l'univers. Ce qui n'est que justice car, rappelons-le, l'informatique n'est jamais que la technique permettant de gérer l'information: création, modification, mise-à-jour, enregistrement, tri, distribution, partage de données sous forme numérique, alphanumérique, graphique, et désormais audio/vidéo.
Ce processus d'intégration vient d'être brutalement secoué par l'intrusion inopinée du phénomène Internet/WWW, qu'aucun stratège même avisé n'eût pu prévoir. L'introduction d'html et le succès foudroyant de Mosaic, puis de Netscape ont en effet soudainement bouleversé le paysage auquel nous étions habitués: soit un puzzle de fragments d'applicatifs plus ou moins propriétaires, manipulant des formats du même tonneau dans des univers distincts mais se prétendant ouverts.
Pour êttre plus concret, le nouveau profil de base imposé par Netscape et ses pairs consiste en:
- un butineur capable d'importer à partir des serveurs disséminés sur la planète tout document html affublé de ses extensions multimédia, voire hotjava. Ce butineur permet également d'effectuer des transactions confidentielles par l'intermédiaire de formulaires électroniques (topologie 1 <=> N);
- un newsreader permettant au moins de participer aux discussions des forums Usenet (topologie N <=> N);
- un outil de messageries smtp/MIME, de préférence client POP, permettant d'échanger de façon confidentielle des messages et documents annexés entre deux quelconques correspondants (topologie 1 <=> 1);
- un éditeur de documents html et d'extensions ad hoc;
- la possibilité pour ces documents de circuler librement non seulement entre serveur et clients, mais également entre les différentes applications composant l'environnement intégré.
Comment l'industrie réagit-elle par rapport à cette évolution? La réponse est aussi diversifiée que les plates-formes traditionnelles peuvent l'être. Nous limiterons ici notre analyse aux principaux acteurs présents sur la scène du théâtre EPFL pour un remake de la guerre des mondes.
retour à la table des matières
Souvenez-vous: lors du dernier épisode, la marque déposée Unix ainsi que le droit d'établir la conformité à la norme 1170, avait été confiée à l'organisation neutre X/Open. Les royalties sur System V, le code source et Unix Lab étaient en possession de Novell. S'érigeant en Don Quichotte moderne, cette société avait annoncé son intention de pourfendre Microsoft sur son terrain du desktop grâce à Unixware, intégration comme son nom l'indique d'Unix et des couches réseau de Netware, et en complétant son offre avec WordPerfect.
Volte-face cet automne: Novell cède le paquet Unix à SCO, remet WordPerfect en vente aux enchères et réoriente sa politique vers les applications réseau exclusivement, mais avec cette fois HP comme partenaire. Quelques détails des stratégies du jour:
- SCO va combiner UnixWare et son produit actuel OpenServer, tandis que HP développe une version 64 bits de ce produit unifié;
- Novell intègre ses produits réseau au nouvel Unix avec DCE comme armature de communication. Mais un DCE où le service d'annuaires actuel (CDS) aurait été remplacé par celui de Netware: NDS!! Et vive la compatibilité...;
- dans l'immédiat, le même Novell annonce d'une part Net2000, un produit où sont intégrés des services de fichiers, d'impression, de sécurité et de management autour de NDS, et d'autre part Netware Connect, un environnement Internet développé en collaboration avec AT&T;
- autre volte-face, cette fois de l'ensemble de l'industrie Unix: la notion de micro-kernel semble avoir disparu de tous les schémas d'évolution. Chorus par exemple semble destiné à trouver refuge dans des niches spécialisées, comme les systèmes embarqués ou les noeuds spécialisés dans la gestion de protocoles de télécommunication.
- Mais l'intégration dans tout cela, me questionnerez-vous?
- Considérant les nouveaux documents composites comme des ensembles d'objets, ou de frames, l'intégration des applications devrait en principe se faire selon les spécifications de l'univers défini par CORBA. Or, CORBA 2.0 l'Interopérable n'existe encore qu'à l'état de draft, tandis que son équivalent propriétaire OLE 2.0 de Microsoft est déjà opérationnel. Mais seulement dans l'univers Wintel, objecterez-vous! Que nenni. Jugez-en:
- MicroSoft s'est acoquiné avec l'inattendu Software AG pour porter OLE 2 sur Unix et autres systèmes de type mainframe. MS semble d'autre part jouer le cheval OLE+DCE, monté par l'OSF. Cette fondation est en effet avide de revanche après son éviction du concept CORBA. Une invasion de produits OLE/DCE ne laisserait en effet plus de place pour l'éventuel déploiement de produits CORBA réellement interopérables. De plus, cela permettrait d'intégrer les services de sécurisation de DCE à l'environnement Web, ce qui représenterait une peau de banane supplémentaire pour le concurrent SSL de l'ennemi juré: Netscape.
- une autre approche vise à établir une interopérabilité non seulement entre les diverses version de CORBA entre elles, mais également entre les diverses versions de CORBA et OLE. Nous avons là à nouveau deux approches concurrentes: COM, de Digital (avec un support très ambigu de MS), d'un côté; de l'autre un concept assemblé par une énorme coalition menée par Visual Edge où l'on trouve notamment HP, IBM, Iona, Sun et Taligent.
retour à la table des matières
Minoritaire sur la planète, et rencontrant de plus en plus de difficultés de survie, Apple est néanmoins omniprésent à l'EPFL, ce qui justifie une analyse de sa stratégie (pour autant qu'il y en ait vraiment une):
- A partir de l'actuel MacOS, une évolution est prévue au niveau du système vers Copland, puis Gerschwin. Annoncé depuis longtemps mais toujours retardé, Copland devrait fonctionner sur un microkernel (tiens, tiens… évolution opposée à celle d'Unix), offrir la nouvelle couche OpenTransport permettant au développeur d'applications distribuées de ne plus se préoccuper de la spécificité des couches basses du réseau, ainsi qu'une nouvelle interface graphique permettant à l'utilisateur de choisir en gros entre des options ménagères ou managers. Gershwin devrait offrir la protection de la mémoire, et le multitâche préemptible, mais cela c'est de la musique d'avenir.
- Applemail offre aujourd'hui des possibilités de communication très conviviales et parfaitement intégrées au système Mac propriétaire, mais attention aux dégâts dès qu'on essaie de sortir de cet univers clos. L'avenir de ce produit est pour le moins incertain.
- En parallèle, Components Integration Labs, une société en principe soutenue par Apple, IBM/Lotus, Novell/WordPerfect, Oracle et Taligent, travaille au développement d'OpenDoc. Ce concept est très semblable à CORBA et OLE. En fonction des contraintes du marché, les dernières annonces font état d'une conformité d'OpenDoc à la fois à CORBA et OLE. Quelle sera l'exacte portée de cette conformité? Bien malin qui peut aujourd'hui le préciser. Ce qui est sûr, c'est qu'une première version d'OpenDoc est aujourd'hui disponible sur Mac, avec quelques bouts de démo. Par contre, aucun produit majeur suceptible de contrer l'envahissement de MS-Office/OLE ne poind à l'horizon. Soeur Anne, que vois-tu venir?
- En parallèle toujours, Taligent développe son concept CommonPoint avec le support (en principe) d'Apple, HP et IBM sur le microkernel Mach 3.0. Il s'agit d'un énorme ensemble d'objets organisés en frameworks visant à satisfaire les besoins des grandes entreprises (au contraire d'OpenDoc, orienté desktop). Ce produit ne pourra pas être porté sur Mac avant Gershwin, et risque d'exister d'abord sur Windows 95, Windows NT, voire OS/2! Caramba, encore raté!!
retour à la table des matières
Tout est bleu et rose pastel sur ce front, car le poids du marché dispense cette société de devoir sans cesse réajuster sa politique: c'est aux autres compétiteurs à s'adapter à l'existant et au futur imposés. Soit:
- la migration actuelle de l'environnement Windows WorkGroup à l'un des environnements W95 ou NT (Workstation et/ou Advanced Server). Le choix est relativement indifférent, puisque tout cela devrait converger dès l'an prochain vers un environnement unique partageant l'interface graphique de W95, puis vers Cairo. C'est à ce moment que Distributed OLE fait son apparition comme organe de coordination de ce nouvel univers d'objets distribués. Se greffent d'ores et déjà sur ce concept les outils Internet de Mail et d'Exploration du Web, censés promouvoir MS-Network, la version Microsoft des services on-line. Tout cela est désormais clair comme de l'eau de roche...
retour à la table des matières
En vrac, quelques autres produits qui risquent d'avoir un certain intérêt pour notre site:
- Après le rachat de Lotus, IBM se fait également le chantre de l'ouverture, de l'hétérogène et d'Internet en utilisant Notes comme cheval de bataille. Celui-ci est annoncé comme compatible avec à peu près tout ce qui existe: OLE, ODBC, NDS, X.500, smtp/MIME, VIM, MAPI, Usenet, etc. avec en plus des possibilités de filtrage pour les sites paranoïaques;
- NeXT, l'éternel précurseur, annonce PDO, qui assure la compatibilité d'OpenStep avec OLE/COM via CORBA. Ce produit devrait être disponible sur Solaris, HP-UX, Digital Unix et Windows NT. Autre produit: l'obligatoire environnement Internet, dénommé WebObjects dans ce cas de figure;
- FTP Software, présent sur le site par son produit OnNet, annonce un environnement intégré avec Mosaic 2.0, MIME et newsreader en plus des classiques ftp et nfs;
- Oracle s'annonce ni plus ni moins que comme le nouveau challenger de Microsoft avec une flotte de nouveaux produits réseaux légers censés concurrencer l'environnement MS, y inclus les aspects Internet.
retour à la table des matières
Comment orienter ses choix de façon pragmatique au milieu de cette tourmente? Excellente question, et merci de l'avoir posée. Peut-être d'ici quelques mois oserons-nous avancer des propositions plus concrètes, mais en ce moment, il est urgent de ne rien décider.