Un an depuis la première conférence au CERN, un an où le monde qui nous entoure a radicalement changé. Il y a un an je gardais copie de tout article que je rencontrais qui parlait de WWW. Aujourd'hui, cette idée m'amuse. Il y a un an, je m'émerveillais de voir que telle université ou grande entreprise était sur le réseau, aujourd'hui je me désole quand j'en vois qui n'y sont pas... Quelle effervescence et quelle chance nous avons de suivre de près ce véritable phénomène de société. Darmstadt a rassemblé plus de personnes que Genève. Leur état d'esprit a peut-être aussi évolué. A Genève nous étions encore des pionniers, sûrs qu'un jour, nous serions fiers de pouvoir dire: J'y étais, comme tous ceux qui ont vécu le début d'un bouleversement culturel. A Darmstadt, les problèmes nous ont rattrapés, il va falloir gérer ce bouleversement.
Celui qui ne se serait inscrit à cette conférence que dans le but d'en revenir avec des idées claires et une stratégie évidente, ne pouvait qu'être déçu! Le Web est bien vivant, et comme tout organisme vivant ce qui s'y passe est plus proche du chaos que du propre en ordre. Dans cet humus il surgit de nouvelles plantes, VRML en est une (le Web était bien plat avant...), HotJava une autre (du type cactus, si on en croit les réactions de certains pionniers), les serres de Microsoft nous préparant sans doute de belles tomates calibrées du type hollandais...
Que faire? Se mettre la tête dans le sable et attendre que le terrain se stabilise ? A mon avis ce n'est pas demain la veille... ou plutôt comme l'ont fait de grandes sociétés dont on ne peut mettre en doute le sérieux: apprendre à vivre avec ce chaos et se définir une stratégie - "The cost of moving forwards is greater than the cost of making mistakes". Tous ont admis la nécessité de s'ouvrir au Web, même si la question a évidemment fait l'objet de débats à l'intérieur de la société; certains ont fait remarquer qu'il y a quelques années on se posait la même question pour le e-mail, aujourd'hui considéré comme incontournable; tous ont reconnu que cela entraînait un changement important dans la culture d'entreprise. La plupart des sites industriels ont 2 serveurs, un réservé à l'usage interne et l'autre destiné à diffuser l'image de la société à l'extérieur.
Du chaos ou plutôt du flou, il y en a encore beaucoup du côté des outils de création de document (authoring), où tout le monde attend encore le produit miracle.
La multiplicité toujours exponentielle du nombre de serveurs fait plus cruellement sentir le besoin de guides intelligents pour se retrouver dans cette forêt vierge: des discussions sont en cours pour arriver à définir des METADATA qui contiendraient en plus des données, des informations sur l'auteur, les dates de pérennité, le contexte... Ceux qui ont suivi de près ou de loin les réflexions de groupes de travail traitant depuis des décennies de la gestion de documents devineront que les workshops ne manqueront pas de pain sur la planche. Du travail de normalisation se fait aussi dans le domaine des URN (Uniform Resource Names), URC (Uniform Resource Characteristics) et URA (Uniform Resource Agents) qui nous permettront de localiser un objet sur Internet sans avoir besoin de connaître l'adresse du serveur, celle-ci nous étant donnée par un mécanisme proche du Name Server actuel qui tiendra compte des miroirs éventuels. Par contre, la situation semble bientôt stable pour la définition de HTML3, dont la norme devrait sortir cet été, qui inclura entre autres les tableaux et le tag pour centrer un texte ou une image; pour la petite histoire, on ne sait encore si le <center> de netscape, incorrect du point de vue conceptuel mais utilisé par des milliers de pages HTML sera sauvegardé (éternel combat entre le standard de facto et le standard officiel). Il faudra devoir vivre longtemps encore avec les imperfections de html qui comme le dit Alan Kay d'Apple Computer, est le DOS du Web.
En conclusion, je dirais que ces conférences autour du Web regroupant plus de 1000 personnes semblent avoir trouvé leurs limites. Le public y est très hétérogène, les demandes sont trop variées. On va sans doute voir de plus en plus de conférences plus spécialisées: le Web pour l'enseignement (les classes et universités virtuelles), le Web pour les bibliothèques avec tous les problèmes de bases de données associées, le Web et les transactions commerciales, le Web et la culture (musées, musique...), le Web en tant que nouvel acteur social (les kiosques, la réponse rapide à l'évènement - voir le serveur qui s'est créé à Oklahoma City), le Web et les médias traditionnels ... et aussi bien sûr le Web pour les techniciens du Web. Un an seulement depuis la première conférence au CERN , que sera le Web dans un an? Saurons-nous comme cela a été dit "sauvegarder l'intérêt public dans un marché de l'information devenu ouvert"?
article paru dans
du 30 mai 1995