Maia Engeli, Architecture et CAAD, ETHZ, courriel: engeli@arch.ethz.ch
(traduit de l'allemand par Stéfane Bernel)
Internet est devenu une réalité dont nous devons tenir compte et avec laquelle il faut se familiariser tant il est vrai qu'elle exerce une influence de plus en plus forte sur notre environnement quotidien. Dans cet article, nous nous dé montrer qu'il est nécessaire de comprendre la cyberculture de l'Internet avant de s'en servir en tant que support à l'enseignement, à l'apprentissage, au travail et à la recherche scientifique.
Le mot de cyberespace est issu de la composition des termes cybernétique et espace. Le concept de cybernétique remonte aux Grecs, mais c'est en 1948 que Norbert Wiener l'a repris et redéfini comme «la science du contrôle et des communications chez les êtres vivants et les machines». Plus tard, en 1984 dans son roman «Neuromancer», William Gibson a également marqué ce concept de son empreinte en le décrivant comme «l'hallucination collective dans laquelle les humains de toute la planète se rencontrent, conversent et échangent des informations». Le cyberespace est donc un lieu d'information et de communication à ne pas confondre avec la réalité virtuelle. Le cyberespace le plus grand et le plus connu aujourd'hui est Internet, qui doit sa popularité actuelle à l'invention du Web en 1993. Le Web a permis de réaliser la vision cybernétique de Gibson.
Il est utile de connaître ses origines, car les idées des pionniers constituent une base sur laquelle nous pouvons nous appuyer pour développer et faire évoluer Internet. Qu'il soit utilisé dans le cadre de l'enseignement, du travail ou des loisirs, Internet reste un environnement social doté de ses propres possibilités et règles, de ses propres culture et ensemble de valeurs, avec lesquels il faut d'abord faire connaissance.
L'apprentissage s'inscrit dans un contexte temporel, géographique, social et culturel au sein duquel les connaissances se développent, se corrigent et se précisent, qu'il s'agisse des sciences de l'environnement ou du génie génétique, des théories de l'univers ou des nanotechnologies. Ainsi, certaines données qui relèvent aujourd'hui de la culture générale n'étaient même pas connues des spécialistes du début du siècle. La culture générale diffère selon le contexte géographique et social. Les médias en général, et Internet en particulier, contribuent à promouvoir une certaine homogénéisation de la culture. Cependant, différentes communautés mues par des intérêts très divers coexistent dans Internet.
Le processus d'apprentissage va au-delà de la simple acquisition de nouvelles connaissances, car il faut encore avoir acquis le savoir correct. La capacité de choisir ce qui devrait être appris est aussi déterminante que l'assimilation du savoir elle-même. Apprendre, c'est aussi accumuler de l'expérience pour pouvoir appréhender de nouvelles situations. Ainsi, la production de nouvelles connaissances peut elle-même être assimilée à une phase d'apprentissage.
La communication joue un rôle important aussi bien pour l'enseignement que pour l'apprentissage, que ce soit par le partage direct de savoir en vue de l'acquisition, par le dialogue, d'un savoir nouveau ou pour vérifier le contenu de ce dernier.
Pour réaliser un environnement d'enseignement basé sur Internet, il faut considérer le comportement des internautes et se poser les questions essentielles quant à leur manière de communiquer, aux types de stratégie à mettre en place pour provoquer un débat fructueux autour d'un thème donné ou encore à la manière d'attirer l'attention de ce public particulier. On surfe sur Internet, ce qui signifie qu'on passe rapidement d'une information à une autre, et ce comportement se vérifie également pour l'enseignement via le Web. Tout le défi consiste donc à provoquer une réflexion profonde à partir d'un contexte aussi volatile.
Il ne faudrait pas aborder de manière superficielle l'utilisation d'Internet en tant que lieu d'apprentissage. Mettre un livre sur le Web en l'agrémentant de liens hypertextes offre bien des avantages et ouvre des perspectives intéressantes certes, mais qui ont aussi leurs inconvénients par rapport au support papier traditionnel. L'a priori, qui veut que l'étudiant préfère un livre en ligne et apprend mieux ainsi, ne s'est pas confirmé. L'apprentissage soumis à des contrôles tels que les questionnaires à choix multiples (QCM) a trouvé bien des adeptes, mais là encore, nous pouvons affirmer par expérience personnelle qu'ils enthousiasment moins les étudiants qui les subissent que les concepteurs qui ont passé des mois à les concocter. La communication entre personnes est plus riche que celle que peut avoir un homme avec une machine, c'est pourquoi il est important d'utiliser Internet comme un support de communication, car il permet d'envisager des environnements d'apprentissage dynamiques, qui soient des espaces de partage et de développement où les informations s'échangent facilement entre individus. Les étudiants issus des hautes écoles doivent être capables de continuer à se former par eux-mêmes. Ils doivent pouvoir anticiper les grands axes de demain, déterminer quelles connaissances ils doivent assimiler et trouver dans quels domaines ils peuvent instaurer un travail de groupe. Les stratégies nécessaires à l'obtention de ces objectifs peuvent certainement être développées avec succès dans un milieu universitaire, qui offre un lieu ouvert propice au partage des idées et au travail en commun. Internet avec ses fameuses autoroutes de l'information offre de telles possibilités. Il est donc appelé à devenir dès maintenant un élément clé de nouveaux environnements d'étude, et ne peut plus être ignoré par un mécanisme d'apprentissage digne de ce nom.
Tous les cours donnés dans le cadre du département d'architecture de l'EPFZ et de la CAAD (Computer Aided Architectural Design) bénéficient d'environnements de travail spécialisés. Cinq d'entre eux seront rapidement décrits ci-dessous. Il est important de noter que ces cours n'ont pas simplement lieu à travers le réseau, mais qu'ils comportent également une leçon hebdomadaire, ainsi qu'un encadrement personnalisé par des assistants. L'environnement numérique spécialement conçu joue un rôle central d'une part dans le cadre de l'enseignement, mais aussi comme introduction aux mécanismes et possibilités offerts par les réseaux.
| fig. 5: Raumgeschichten: la sculpture «Rapport des volumes» de George Vantongerloo offre l'espace pour les histoires |
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Dans ce cours du 1er semestre, environ 200 étudiants façonnent conjointement un paysage bidimensionnel. Ils travaillent par groupes de deux et ne peuvent agir que sur une portion congrue du paysage, ce qui leur impose une communication aussi bien visuelle que verbale avec leurs voisins, communication essentielle au développement harmonieux du processus collectif de création. Dans un deuxième temps viennent s'y rattacher des éléments visuels spéciaux contenant des informations d'architecture, d'art et de philosophie soigneusement choisies.
Le thème du 2ème semestre est le territoire digital, dans lequel il faut en premier lieu utiliser différents moyens pour condenser efficacement dans un modèle l'information contenue dans un territoire géographique. Vient ensuite la recherche d'une connexion optimale. Chaque groupe choisit alors quatre voisins dont il devient le sponsor. Nous montrons ensuite sans ménagement les winners et les loosers des systèmes proposés. La dernière étape consiste à relier les portions de mondes virtuels entre elles pour obtenir un territoire digital, petit univers où d'interminables voyages à travers un espace fantastique deviennent possibles.
Ici deux cours consécutifs se combinent en un seul exercice. Il s'agit de découvrir les possibilités de communiquer des idées, via l'ordinateur, dans le domaine architectural. On se limite dans un premier temps à l'aspect séquentiel de l'histoire des volumes, qu'on décrit avec des images, des animations et du texte. On utilise à cet effet les volumes en L de la sculpture «Rapport des volumes» de George Vantongerloo, qui sont considérés de l'intérieur et remplis d'événements. Bernard Tschumi dit que l'architecture sans l'événement ne peut pas exister. Ainsi des volumes abstraits deviennent, au travers des événements, architecture. Dans le second cours, une partie des histoires disponibles sont reprises et intégrées dans de nouvelles histoires, réalisant, par la multiplicité des voies narratives, une hyperstructure.
Ce projet est le premier cours basé sur un environnement Internet donné par le département d'architecture de l'ETHZ, il a été mis en place durant le semestre d'hiver 1996/97. Au départ, le cours se découpait en dix phases consécutives. Dans le but d'intensifier le flux d'idées, l'environnement de travail fut développé de manière à obliger les étudiants à démarrer une nouvelle phase en se basant sur le résultat de la phase précédente, obtenu par un autre étudiant. Durant l'ensemble du projet, une base de données recueille les informations afin de les rendre accessibles et de réaliser un environnement de travail transparent.
Cette expérience regroupe un projet et une communauté qui oeuvrent au développement collectif de «fake.space», un espace falsifié, virtuel, simulé, imaginaire. Les étudiants explorent ce thème et construisent ensemble ce système interconnecté. Le principe de base est le contexte: chaque contribution doit se rattacher à une autre, préexistante, et rester en rapport du point de vue de son contenu. Le système croît donc autour d'un noeud de connexion central et se décline comme un espace d'expression collectif abordant le thème de l'espace et de sa représentation, sous la forme d'une multitudes d'images, de modèles, d'animations, de textes et d'histoires.
| fig. 10: fake.space: une simulation du système en réseau en différents agrandissements. Implémentation: Fabio Gramazio |
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Différentes vues de l'information dans un système sont importantes pour créer une transparence et rendre sa compréhension possible. On peut différencier trois types de vues fondamentales: la vue d'ensemble, la vue des processus et la vue de détail.
La vue d'ensemble permet d'appréhender l'information à un méta-niveau, d'où il est possible de voir la structure et les interdépendances. Les vues d'ensemble sont des cadastres statiques ou dynamiques d'un espace d'information et permettent de s'y orienter.
La vue des processus montre les modifications qui se sont produites au cours du temps. Cet aspect chronologique est aussi chargé de signification que celui du contenu de l'information lui-même, si on veut pouvoir la mettre en forme et collaborer à un processus collectif.
La vue de détail enfin autorise une lecture du contenu effectif de l'information. C'est dans ce contexte que s'inscrit la navigation sur Internet: on va d'un document à un autre par la magie de liens hypertextes. On pourrait encore affiner les vues de détail en spécifiant si elles sont orientées autour d'un thème, d'une tâche ou d'une évolution temporelle. Mais leur importance tient surtout à ce qu'elles permettent de caractériser la contribution d'un auteur particulier et d'identifier ainsi la part de travail individuel dans un espace d'information établi et utilisé par une communauté.
Les environnements d'enseignement décrits ci-dessus sont des structures vides au début du semestre, qui vont prendre vie. Ils se remplissent d'informations par un processus collectif initié par les exercices. L'activité devient captivante, chaque jour apporte son lot de nouvelles découvertes. La probabilité d'obtenir une réaction à propos de son travail est plus grande lors du processus collectif. Ceci est un aspect important parce que, lors de la communication à travers le réseau, il ne s'agit pas d'anonymat mais de discussion avec une identité qui ne se définit pas en tant que corps physique, mais par sa contribution propre.
Internet n'est pas un monde idyllique, bien au contraire. Il est peuplé de personnes aux motivations éthiques et morales variées, qui sont peu limitées par les quelques lois qui règlent le Net. Se pose alors la question de savoir quelles stratégies nous permettront de survivre dans cette jungle. Force est de constater que ce ne sont pas tant des stratégies que de l'instinct qu'il faut développer pour pouvoir suivre l'évolution galopante du Web. On retrouve bien entendu ses bons et mauvais côtés dans le domaine de l'enseignement. C'est pourquoi nous pouvons chercher à identifer les winners et les loosers mentionnés précédemment, afin d'entraîner chez les étudiants cet instinct et de susciter la réflexion qui leur permettra de cultiver une relation créative avec ces phénomènes.
Les environnements d'enseignement en réseau sont perçus comme des espaces d'information qui méritent donc d'être construits selon leur propre architecture, une architecture de l'information mise en place par des architectes de l'information. Richard Wurman donne une triple définition de ces derniers en introduction au livre «Information Architects»:
Le but de cette architecture particulière n'est pas de simuler un environnement réel, mais de rendre l'information accessible. Edouard Tufte dit d'ailleurs que «dans une architecture de contenu, l'information devient l'interface». L'information doit donc être construite de telle sorte qu'esthétisme, contenu, fonctionnalité et structure puissent cohabiter en symbiose.
On est encore loin d'avoir épuisé la problématique des environnements d'apprentissage numériques et distribués. On en est au stade de l'expérimentation dont on peut attendre encore bien des découvertes. Pour atteindre de nouveaux objectifs, il faut qu'Internet soit perçu comme un espace social et culturel. Plutôt que de proposer en conclusion quelques réflexions définitives, nous suggérons plutôt de prolonger ce qui vient d'être dit par la lecture de trois livres passionants, qui chacun à leur manière, se penchent sur le contenu culturel d'Internet:
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